Comment la corruption de Washington a permis la purge du gouvernement saoudien

« Le roi a décrété la création d’un puissant comité anti-corruption dirigé par le prince héritier, quelques heures seulement avant que ce nouveau comité n’ordonnât les arrestations... »

Publié le 27 novembre 2017 par Candy

Traduction d’un article de The Intercept


Les arrestations de masse du samedi 4 novembre 2017 qui ont concerné des personnalités saoudiennes de haut rang, parmi lesquelles des hommes d'affaires, des figures médiatiques ou encore des membres de la famille royale, ont ébranlé les milieux d’affaires internationaux.

Le prince Alwaleed, bien qu’ayant commercé avec le président Donald Trump par le passé, s’est transformé en un critique enflammé du personnage durant la campagne présidentielle américaine, provoquant l’ire du Twitter de Trump.

L’abruti de prince @Alwaleed_Talal veut contrôler les politiciens américains avec l’argent de papa. Il ne pourra pas le faire quand je serai élu. #Trump2016
— Donald J. Trump (@realDonaldTrump)

L'action contre Alwaleed et les autres fonctionnaires a été formulée à la suite d’une enquête secrète menée par un « haut comité de lutte contre la corruption ». D’après des informations de l’Agence de presse saoudienne, le ministre de l’Éducation Ahmed Bin Mohammed Al-Issa « a salué le décret royal », déclarant que « ce comité annonce un avenir de fermeté contre ceux qui tentent d’ébranler les capacités de la patrie. »

Quelle que soit l’explication officielle, elle est lue dans le monde entier comme une prise de pouvoir par le prince héritier du royaume. Comme l’a écrit le New York Times, « la campagne radicale d’arrestations semble être la dernière initiative pour consolider le pouvoir du prince héritier Mohammed bin Salman, le fils préféré et premier conseiller du roi Salman », et d’ajouter que « le roi avait décrété la création d’un puissant comité anti-corruption dirigé par le prince héritier, quelques heures seulement avant que ce nouveau comité n’ordonnât les arrestations. »

Les hommes sont retenus au Ritz-Carlton de Riyad. « Il n’y a pas de prion pour la famille royale » note une source saoudienne.

Cette initiative laisse présager l’établissement de la politique étrangère de Washington, qui a conclu une sorte d'entente avec Mohammed bin Salman, connu sous le nom de MBS, et Yousef Al Otaiba, l’ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis, qui a été le principal défenseur de MBS à Washington.

Pendant ce temps, cependant, MBS, âgé de 32 ans, poursuit une politique régionale dangereusement impulsive et agressive, avec une exacerbation des tensions avec l’Iran, le déclenchement d’une guerre catastrophique contre le Yémen et un blocus contre le Qatar, allié ostensible. Ces politiques régionales ont été catastrophiques pour les millions de personnes qui en ont subi les conséquences, dont la population affamée du Yémen en est la pire victime au côté du peuple saoudien lui-même. MBS est devenu de plus en plus violent, et jamais ses partisans à Washington n’ont réagi.

La garde saoudienne dans le Ritz-Carlton de Riyad La garde saoudienne dans le Ritz-Carlton de Riyad

Les platitudes au sujet de la réforme [la « réforme sociale » en cours en Arabie Saoudite (autorisation de conduire pour les femmes par exemple) annoncée par MBS : « une Arabie Saoudite modérée, tolérante et ouverte »] ont également été remises en question par les récentes arrestations massives de personnalités religieuses et la répression de tout ce qui s’apparente à ne pas avoir avoir été un soutien inconditionnel à MBS.

La dernière purge intervient quelques jours après la visite à Riyad du conseiller Jared Kushner, un proche allié d'Otaiba, et quelques heures après un tweet bizarre, même pour Trump.

J’Aimerais beaucoup que l’Arabie Saoudite fasse son introduction en bourse d’Aramco à la Bourse de New York. Important pour les États-Unis !
— Donald J. Trump (@realDonaldTrump)

Quel que soit le débat légitime qui s’est terminé samedi sur la question de MBS, sa volonté de consolider le pouvoir est désormais trop évidente pour être ignorée. Et cela place les acteurs des groupes de réflexion mondiaux de Washington dans une situation difficile, car ils en sont venus à dépendre fortement de la fin du marché entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Comme The Intercept l’a signalé plus tôt, un groupe de réflexion seul, l’Institut du Moyen-Orient, a reçu un financement massif de 20 millions de dollars de la part des Émirats arabes unis.

Et ne vous y trompez pas, MBS est un projet des Émirats Arabes Unis — ce qui est une tournure plutôt étrange des événements au vu de la taille relative des deux pays. Otaiba peut déclarer ceci en privé : « Notre relation avec eux est basée sur de la stratégie à long terme, des intérêts communs, et surtout l’espoir que nous puissions les influencer. Pas l'inverse. » Selon les personnes qui ont parlé avec lui, au cours des deux dernières années, Otaiba a introduit MBS dans tout Washington et a donné des assurances de son engagement à moderniser et réformer l’Arabie Saoudite, et ces informations sont confirmées par des courriels qui ont été communiqués par des sites Global Leaks. Confronté à des gros titres accablants, Otaiba a tendance à reconnaître que le projet de réforme est un travail en cours, mais insiste sur le fait qu'il n’en est pas moins un progrès, et qu’en MBS réside la meilleure chance de la région.

Je ne pense pas que nous verrons un dirigeant plus pragmatique dans ce pays. C'est la raison pour laquelle il est si important de s’engager avec eux et nous obtiendrons le plus de résultats que nous puissions jamais obtenir avec l’Arabie saoudite. [...] Je pense que MBS est beaucoup plus pragmatique que ce que l’on entend dans les positions publiques saoudiennes.
— Yousef Al Otaiba dans une note représentative

Dans un courriel adressé au chroniqueur du Washington Post David Ignatius, Otaiba a exposé clairement sa pensée tout en le remerciant pour une chronique :

Merci d'avoir pris le temps de venir rencontrer MBS. En tant que personne qui connaît bien la région, il semble, d’après la façon dont vous avez écrit cet article, que vous commencez à voir ce que nous disons depuis deux ans. Changement !
Changement d’attitude, de style, d'approche.
Je pense que nous sommes tous d'accord pour dire que ces changements en Arabie Saoudite sont absolument nécessaires. Donc je suis soulagé que vous voyiez ce que nous avons vu et ce que nous essayons souvent de communiquer. Votre voix et votre crédibilité contribueront grandement à amener les gens raisonnables à comprendre et à croire ce qui se passe.
Notre travail maintenant, c’est de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour assurer le succès de MBS.

Dans un geste inhabituel, l’Arabie saoudite a même récemment souscrit aux services de la société de relations publiques de longue date des Émirats Arabes Unis, le Harbour Group, dirigé par l'ami d’Otaiba, Richard Mintz. Richard Clarke, connu pour ses excuses publiques aux victimes du 11 septembre 2001 du fait de l’échec des services de renseignements et qui a critiqué brutalement l’Arabie saoudite à la suite de l’attentat, est un ami d’Otaiba. Il est actuellement membre du conseil d'administration de l’Institut du Moyen-Orient et a personnellement fait pression sur l’Arabie saoudite pour obtenir du financement, après avoir quitté l’ambassade saoudienne avec un chèque de 500 000 $. Michael Petruzzello, l’envoyé de longue date de Washington pour l’Arabie Saoudite, fait également partie du conseil d’administration de l’Institut du Moyen-Orient.

Les pays du Golfe, qui sont des dynasties familiales, tendent à produire le même genre de rivalités familiales que celles observées dans le monde entier. À Abu Dhabi, le prince héritier Mohammed bin Zayed, le mentor et patron d’Otaiba, connu sous le nom de MBZ, déteste depuis longtemps Mohammed bin Nayef, qui faisait la queue pour le trône saoudien, allant même jusqu’à le traiter de singe. MBZ et Otaiba voyaient dans MBS le moyen de faire dérailler Nayef et d'exercer un contrôle sur le grand pays en élevant le prince subalterne.

La campagne fut un succès, et elle a été largement applaudie à Washington.

Les chercheurs des groupes de réflexion soutenus par l’argent de l’Arabie soudite et des Émirats arabes unis se disent fiers de pouvoir parler et écrire librement, et se mettent en colère face à toute suggestion selon laquelle le financement corrompt le travail intellectuel.

Cette allégation a toujours été douteuse, mais les prochains jours la mettront de nouveau à l’épreuve, et cette fois-ci d’une manière qui ne s’est jamais produite auparavant. ∎



Candy




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